Chassez le criminel, il revient au galop

J’étais partie.

En fait, je n’en pouvais plus. De cette administration.
Et je l’ai dit. Peut-être trop souvent. Ou peut-être trop fort.
Ou peut-être pas à la bonne personne.

J’ai d’abord pensé que ce n’était pas à moi de partir.
Que tout ce qu’il y avait ici, c’était une partie de ma vie.
Et puis, j’ai visionné à nouveau les nombreux cauchemars.
Je me suis souvenue des angoisses avant d’aller travailler.
Des angoisses pendant.
Des questions ensuite, sur le chemin, alors que personne, dans le métro, ne pouvait comprendre pourquoi je mordillais un stylo, pourquoi je baissais la tête, pourquoi je maigrissais, pourquoi je pleurais.

Il y a toujours une goutte d’eau qui fait déborder le vase.
C’était en réunion de service.
Il s’est mis à me gueuler dessus comme à la Gestapo.
“TAISEZ-VOUS ! TAISEZ-VOUS !”
En public.

C’est sûr, qu’après ça, j’ai croisé quelques collègues dans les couloirs qui m’ont dit “Rholala, qu’est-ce que t’as pris ! Mais au moins, c’est clair, le harcèlement est manifeste. On est tous avec toi”. Moi, j’étais un peu sonnée. Y a eu encore quelques nuits d’insomnies. Et des courbatures. Comme si on m’avait frappée. Le dos, comme un hématome géant. Arrêt maladie. Dépression. Demande de mutation, vite acceptée.

Je suis arrivée dans un service, sur un autre site, qui n’avait rien à voir. Des gens souriants. Des gens serviables. Des collègues qui m’ont accueillie avec beaucoup de sympathie, et qui ont tous de très belles convictions, des sortes de sujets de prédilection, dont ils discutent à longueur de journée.

Michel, c’est l’éducation. Maurice, le nucléaire, les industries de l’automobile, tout ce qu’il trouve indécemment surpuissant. Il débat souvent avec Patrick à propos de la débâcle industrielle, et Patrick l’emmène toujours sur le sujet du syndicalisme et des contre pouvoirs. Il m’amuse, Patrick, quand il parle de la “fraternisation des oppresseurs contre les opprimés”. J’ai l’impression d’être l’exemple qu’il cherchait de toutes ces victimes de complots. Je crois que c’est le plus féministe. Il dit qu’il y a encore 21% d’écart de salaire entre les hommes et les femmes. Je le laisse dire, parce que je le trouve très gentil, mais quand il saura les écarts de salaire que j’ai vus en ouvrant par erreur des bulletins de paie qui ne m’étaient pas destinés, il risque d’en faire une apoplexie. Djem, comme on l’appelle, parce que personne n’arrive à dire son prénom bizarre sans en écorcher une partie, c’est le plus bavard. Il devient fou avec l’histoire des migrants. Il parle du droit à l’IVG remis en cause je ne sais plus où en Europe, de cette vision conservatrice de la famille qui s’installe un peu partout. Maud aussi, finalement, est assez bavarde, mais elle n’est pas toujours là. Elle est plus sur le terrain. Elle parle de la pauvreté, de l’exclusion. C’est elle qui nous ramène des nouvelles de ce qu’elle appelle la “boucherie sociale”. Paule, assez discrète, mais très à l’écoute, finit souvent en soupirant et en touillant son café : “Et pendant ce temps-là, les patrons s’enrichissent…”.

Au début, j’écoutais, seulement, parce que je n’étais tout simplement plus habituée à parler pendant le travail. Tous ces sujets m’impressionnaient beaucoup. Enfin, pas vraiment les sujets, mais la façon que chacun avait d’avoir une opinion clairement engagée, avec des chiffres, avec des dates, avec des exemples dans les pays les plus lointains du monde. Je me disais que j’étais peut-être un peu égocentrée à ne m’occuper que de mon petit quotidien, le syndic de copropriété, les saletés dans la rue et, évidemment, mes petites anecdotes croustillantes sur l’administration fasciste que je venais de fuir. Et puis, finalement, je me suis rendue compte que c’était ça, mon sujet. J’ai commencé à expliquer comment ça se passait dans mon ancien service, et ils m’ont tous écoutée avec beaucoup d’attention. Patrick m’a dit qu’il ne fallait pas laisser faire tout ça. Que, déjà, il fallait que je porte plainte pour harcèlement et que, ensuite, je vienne aux réunions syndicales où, apparemment, je pourrais exposer quelques faits fort utiles aux personnes qui nous représentent dans les hautes sphères.

J’ai bien cru que j’étais arrivée au paradis.
Qu’il y avait finalement une justice dans ce bas monde.
Je crois que j’avais repris presque six kilos.
Mais, voilà, le conte de fée est terminée.

J’ai reçu un coup de fil de la DRH. Une adorable personne m’a expliqué, un peu gênée, qu’il allait être nommé à la direction du site qui m’avait recueillie et que, “vous comprenez”, — oui oui, bien-sûr, tout le monde avait très clairement entendu que j’avais subi une situation anormale, “illégale”, oui oui, “illégale” —, mais, “vous comprenez, il y a des cas difficiles à gérer”, ce n’est pas elle qui décidait, il allait être nommé et moi je serais renvoyée dans mon service d’origine, sur l’autre site.

Avec les collègues qui, quand je leur demande s’ils seraient prêts à témoigner, ont tout de suite quelque chose de plus urgent à faire.

Je me suis installée dans un nouveau bureau, à l’écart, et je pense à Michel, Maurice, Patrick, Djem, Maud et Paule. Je les plains, mais je me rassure en me disant qu’au moins, grâce à moi, ils seront avertis.

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